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DISPERSÉSHaïti · Curaçao · Maroc · Sénégal · Ghana · Algérie · Égypte · Cap-Vert

Les drapeaux dispersésCe que la Coupe du monde 2026 dira des mondes afro-caribéens

Lambis · mai 2026

Frantz Voltaire conduit un taxi sur le boulevard Saint-Laurent depuis onze ans. Il est haïtien, arrivé à Montréal en 2013, et il n’a pas dormi la nuit du 18 novembre 2025. Ce soir-là, les Grenadiers, l’équipe nationale d’Haïti, se qualifiaient pour la Coupe du monde depuis Willemstad, à Curaçao, parce qu’ils ne peuvent plus jouer chez eux. Quand le résultat est tombé, Frantz a arrêté sa voiture, est sorti dans la rue et a crié. « Je ne savais même pas que j’avais autant envie de pleurer. » Il ne verra pas les matchs en juin dans les stades : pas de visa. Mais il les regardera depuis Montréal. Ce Mondial vient à lui.

Avant d’être un tableau de groupes, c’est une géographie. Avant d’être un tournoi, c’est une circulation.

Acte I : La dispersion

Il y a une carte que la FIFA ne publiera pas.

Pas celle des groupes ni celle des stades, une carte plus ancienne, tracée par des siècles de traite, de colonisation, de famines et par des décennies de migration. C’est une carte de départs qui ne se terminent jamais tout à fait par des retours.

Haïti ne peut plus accueillir ses propres matchs depuis 2024 : les gangs contrôlent une large partie de Port-au-Prince, aucun stade ne répond aux normes FIFA. À Rotterdam, des dizaines de milliers de Curaçaois vivent dans des quartiers populaires, enfants ou petits-enfants de ceux qui ont traversé l’Atlantique après la décolonisation. À Boston et New Bedford, la communauté cap-verdienne est arrivée dès le XIXe siècle sur les bateaux baleiniers. À Paris et Marseille, des enfants de l’immigration algérienne ont gardé le maillot de leurs parents plutôt que le bleu.

Huit nations du monde afro-caribéen seront présentes : Haïti et Curaçao pour les Caraïbes ; le Maroc, le Sénégal, le Ghana, l’Algérie, l’Égypte et le Cap-Vert pour l’Afrique. Trois d’entre elles, notamment Haïti, Curaçao, le Cap-Vert, y seront pour la première ou la deuxième fois de leur histoire. En juin, leurs supporters regarderont les matchs depuis les stades de Boston, Atlanta, Houston, Miami, Toronto. Ce Mondial vient à eux.

Acte II : Les qualifications impossibles

Photo : Jean-Ricner Bellegarde / @bellegardejr (Instagram) · 19 nov. 2025

La nuit du 18 novembre 2025, à Willemstad, deux histoires se dénouent en même temps. Les Grenadiers d’Haïti battent le Nicaragua 2-0, puis s’immobilisent, téléphones levés. Quand le gardien remplaçant Alexandre Pierre lance « C’est fini ! », quelque chose retenu depuis longtemps s’échappe. Dans certains quartiers contrôlés par les gangs à Port-au-Prince, les gens ne regardaient même pas le match : ils attendaient les messages sur WhatsApp. Le football venait de faire ce que les institutions ne faisaient plus : rassembler.

À quelques kilomètres, la Blue Wave de Curaçao arrache le nul contre la Jamaïque et se qualifie pour la première fois de son histoire. Deux îles caribéennes, une même nuit, un même tremblement.

Haïti n’avait plus joué en Coupe du monde depuis 1974, sous Duvalier, dans un pays où le football servait aussi d’outil de propagande. Emmanuel Sanon avait tout de même marqué ce jour-là contre Dino Zoff, premier but encaissé par la Squadra Azzurra depuis 1972. Puis cinquante-deux ans d’absence, deux dictatures, plusieurs séismes, l’effondrement de l’État. Pour reconstruire les Grenadiers, Sébastien Migné a convaincu des binationaux dispersés sur trois continents de jouer pour un pays qu’ils ne peuvent pas toujours visiter.

Un territoire qui n’existe que le temps d’un match, et qui dit au monde pendant 90 minutes que la dispersion peut devenir cohésion.

Curaçao a appliqué la même logique : courtiser des joueurs formés dans les académies néerlandaises, nés à Rotterdam d’ascendance curacaoise, pour les convaincre de défendre un drapeau caribéen. Ce modèle est aussi celui du Cap-Vert, archipel dont la diaspora est plus nombreuse que la population nationale, qualifié pour sa première Coupe du monde en terminant devant le Cameroun dans les éliminatoires africaines.

Le football est devenu, pour ces nations, une économie migratoire à rebours : on forme les joueurs en Europe, on les rapatrie sous le maillot national. Mais cette logique reproduit la même économie extractive que l’histoire a imposée à ces continents. Les corps partent jeunes. Ils reviennent adultes et qualifiés, quand ils reviennent.

Acte III : La réunion

Maroc – Haïti à Atlanta : le match qu’il faut regarder

Ce Mondial se joue aux États-Unis, au Mexique et au Canada : des sociétés construites sur des strates de migration. Pour les peuples afro-caribéens dispersés depuis deux siècles, ce continent n’est pas une destination neutre. C’est souvent la destination. Sauf pour certains : les ressortissants haïtiens font partie des nationalités soumises à des restrictions de visa renforcées depuis 2025. Pour eux, le Mondial ne viendra pas. Même organisé à trois heures d’avion. C’est une frontière de plus dans une longue série de frontières.

Le Groupe C réunit le Brésil, le Maroc, Haïti et l’Écosse, probablement la poule la plus symboliquement chargée du tournoi : deux nations du monde afro-caribéen dans la même phase de groupes, pour la première fois de l’histoire d’un Mondial. Les Grenadiers joueront à Boston pour les deux premiers matchs, puis à Atlanta le 25 juin face au Maroc.

Maroc – Haïti, le 25 juin au Mercedes-Benz Stadium d’Atlanta, mélangera dans les tribunes des familles marocaines de la diaspora européenne et des Haïtiens de Montréal et de Miami. Les journalistes sportifs parleront d’un match de groupe secondaire. Lambis pense que ce sera l’un des matchs les plus importants du tournoi.

Acte IV : Ce que ce Mondial dit du XXIe siècle

Pour Haïti, pour Curaçao, pour le Cap-Vert, la Coupe du monde n’est pas d’abord une compétition. C’est une convocation : la seule occasion, peut-être, où le pays entier, celui des frontières et celui de la diaspora, se retrouve dans le même espace émotionnel en même temps.

Mais il faut nommer ce que ce Mondial ne résoudra pas. Haïti rentrera dans ses hôtels après chaque match, dans un pays où les gangs tiennent des quartiers entiers de la capitale. Le Cap-Vert repartira vers un archipel au développement fragile. Les académies africaines continueront de vendre leurs meilleurs espoirs à des clubs européens qui n’investissent pas en retour. La Coupe du monde ne change pas ces structures. Elle les illumine, le temps d’un été, et les laisse intactes.

Le football est parfois le seul espace où une nation fragmentée semble exister. Ce n’est pas sa gloire. C’est son symptôme et son miracle.

Photo : Haïti-Tempo / haititempo.com

Paul Gilroy l’a écrit dans L’Atlantique noir : les cultures noires de la diaspora se comprennent non pas à partir de leurs origines fixes, mais de leurs mouvements, de leurs routes, de leurs échanges. Ce sont des cultures de la traversée, pas de l’enracinement.

La Coupe du monde 2026 sera, pour quelques semaines, une géographie de ces traversées. Haïti jouera depuis un exil qu’elle ne choisit pas. Curaçao jouera depuis une île qui s’est inventée à partir de sa diaspora. Le Cap-Vert jouera depuis un archipel dont le nom, Cabo Verde, le cap vert, dit quelque chose sur la manière dont on peut nommer ce qu’on voit depuis la mer avant d’y débarquer.

Et dans les stades de Boston, d’Atlanta, de Houston, de Miami, de Toronto, des gens tiendront des drapeaux dispersés. Des mains qui ne sont pas au même endroit, mais qui regardent dans la même direction.

Frantz Voltaire reprendra son taxi le 25 juin au soir, après avoir regardé Haïti affronter le Maroc à Atlanta depuis son salon du Plateau-Mont-Royal. Il n’aura pas pu traverser la frontière. Mais pendant 90 minutes, il sera là-bas. Et quelque part dans les gradins d’Atlanta, des gens tiendront un drapeau haïtien qu’ils ont peut-être acheté la semaine précédente dans une boutique du boulevard René-Lévesque.

Un territoire qui n’existe que le temps d’un match, et qui dit au monde pendant 90 minutes que la dispersion peut devenir cohésion.

Pour aller plus loinPaul Gilroy, L’Atlantique noir, Kargo, 2003.
Jean Fouchard, Les Marrons de la liberté, Éditions de l’École, 1972.
Pierre Lanfranchi et Matthew Taylor, Moving with the Ball, Berg Publishers, 2001.
FIFA, Calendrier officiel Coupe du monde 2026, décembre 2025.

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Plateforme culturelle pour la célébration, la découverte, la mémoire et la diffusion des héritages afro-caribéens.

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Édition spéciale à l’occasion de la 8e Journée de la Cuisine Haïtienne au Québec, mise en ligne le 22 mai 2026
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