Édition spéciale

LAMBIS

La table comme mémoireComment la cuisine afro-caribéenne porte les héritages, les résistances et les retrouvailles.

22 mai 2026Une plateforme culturelle portée par Le Marron Beer

SOMMAIRE

Cinq voix pour une table

Éditorial

Souffler dans le lambi

Portrait

Edner Cajusma : huit ans à servir Haïti

Mémoire

Cuisines marronnes : ce que les hauteurs ont inventé

Gastronomie

Le lambi : du Bahamas à Haïti, le mollusque qui rassemble la Caraïbe

Révélations

Les drapeaux dispersés : ce que la Coupe du monde 2026 dira des mondes afro-caribéens

Éditorial

Souffler dans le lambiLa rédaction

Il y a des symboles qui obligent.

Au cœur de Port-au-Prince, en face du palais national, une statue se tient depuis 1968. Elle représente un homme à genoux, la machette à la main, et qui souffle dans un coquillage. C’est le Marron Inconnu. Ce n’est pas une figure historique précise ni un héros nommé, mais un symbole de tous ceux qui ont fui les plantations de Saint-Domingue et qui se sont reconnus, dans les mornes, comme les architectes silencieux de la première république noire du monde. Le coquillage qu’il porte à ses lèvres est un lambi. Cette conque, dans la Caraïbe entière, n’est pas un objet ornemental. C’est une voix. Une voix qui appelle, qui rassemble, qui prévient, qui libère.

Porter ce nom dans une publication n’est pas neutre. Lambis : c’est un appel. Le titre est aussi le programme.

Lambis : c’est un appel. Le titre est aussi le programme.

Cette revue se donne quatre verbes. Célébrer, parce que les cultures afro-caribéennes ont produit et continuent de produire des œuvres, des cuisines, des musiques, des langues, des pensées qui méritent d’être saluées sans réserve. Découvrir, parce qu’à côté des figures consacrées, des dizaines de voix émergent dans la diaspora, au Québec, en Europe, en Afrique de l’Ouest, dans la Caraïbe elle-même, qu’on entend trop peu. Mémoriser, parce que les héritages ne survivent pas seuls : il faut des plateformes pour les écrire, les filmer, les enregistrer, les transmettre. Et Diffuser, parce qu’une mémoire qui reste dans son cercle s’éteint.

Lambis se construit autour de sept rubriques : Portraits, Gastronomie, Mémoire, Conversations, Révélations, Territoires, Arts et lettres, qui seront déployées au fil des numéros. La revue paraîtra à un rythme trimestriel, en français, accompagnée d’un podcast et d’événements qui prolongeront la lecture par l’écoute et la rencontre. Le numéro inaugural, Souffles : voix, gestes, héritages, paraîtra du 6 au 9 août 2026, à l’occasion du Festival AfroMonde, au Vieux-Port de Montréal.

Lambis est porté par Le Marron Beer. C’est un choix que nous tenons à nommer ici en toutes lettres. Une brasserie artisanale montréalaise, dont le nom et le symbole proviennent de l’histoire du marronnage afro-caribéen, a fait le pari d’investir dans une plateforme culturelle indépendante. Ce n’est pas une opération de communication ponctuelle : c’est un engagement à long terme, sur trois à cinq ans au moins, pour bâtir un média culturel à hauteur de l’héritage qu’elle revendique. La rédaction est libre dans ses choix éditoriaux ; le mécène les soutient. Cette transparence sur la nature du partenariat est, à nos yeux, la condition même de notre crédibilité. Nous préférons l’écrire que de la masquer.

Cette édition spéciale paraît le 22 mai 2026, à l’occasion de la 8e Journée de la Cuisine Haïtienne au Québec, créée par Edner Cajusma en 2018. Lambis se devait de saluer ce rendez-vous : à une table et à une table afro-caribéenne. Cette édition s’appelle « La table comme mémoire » parce que c’est presque toujours autour d’un plat que les héritages se transmettent : bien plus que dans les livres, plus que dans les discours.

Vous y trouverez un portrait d’Edner Cajusma, fondateur de la Journée ; un texte sur les cuisines marronnes, ces plats inventés dans les hauteurs par des fugitifs et qu’on retrouve jusqu’à Brooklyn et à Toronto ; un article sur le lambi, ce mollusque qui voyage d’une cuisine à l’autre dans toute la Caraïbe ; et, dans notre rubrique Révélations, un grand texte sur ce que la Coupe du monde 2026 dira des peuples afro-caribéens dispersés : Haïti qualifiée après cinquante-deux ans d’absence, Curaçao pour la première fois de son histoire, le Cap-Vert pour la première fois de la sienne.

Lambis ne s’adresse pas qu’à la diaspora. Il s’adresse à tous ceux, afro-caribéens, québécois, africains, européens, latino-américains, qui considèrent que les cultures ne vivent que si elles se racontent, se partagent et se réinventent. Si vous tenez cette édition entre les mains ce soir au Château Royal, ou si vous la lisez plus tard depuis votre cuisine, votre bureau ou votre téléphone : vous êtes les bienvenus. Et si vous voulez en lire plus, rendez-vous au Vieux-Port en août, pour le numéro inaugural.

Le premier souffle dans le lambi a toujours été un appel. Le nôtre s’adresse à vous.

LA RÉDACTION
Portrait

Edner Cajusma : huit ans à servir Haïti

Il a fondé une journée, une seule, le troisième vendredi de mai. Et il l’a portée pendant huit éditions, d’une salle de quartier à Montréal jusqu’au Château Royal de Laval, pour faire goûter la cuisine haïtienne à des gens qui ne la connaissaient pas. Ce 22 mai, Edner Cajusma reçoit ses 3 000 convives à la 8e Journée de la Cuisine Haïtienne. Lambis paraît ce soir-là : et la première personne qu’il fallait raconter, c’est lui.

8e Journée de la Cuisine Haïtienne au Québec, Château Royal de Laval, 22 mai 2026

Une intuition simple

L’histoire commence par une phrase, presque banale, qu’il a prononcée plusieurs fois en huit ans :

« On a une bonne cuisine et je me suis dit pourquoi ne pas la faire découvrir à d’autres communautés. » C’est tout. Pas de manifeste, pas de plan stratégique de douze pages. Une intuition qu’il a eue alors qu’il pilotait déjà le Bottin Haïtien, l’application qu’il a fondée vers 2016 pour répertorier les entreprises haïtiennes du Québec. Travaillant chaque jour avec des restaurateurs, il les voyait peiner à atteindre une clientèle au-delà de la communauté. Il voyait aussi, en miroir, des Québécois curieux qui ne savaient simplement pas par où commencer.

L’idée s’est imposée d’elle-même : créer un événement où l’on goûte. Pas un colloque, pas un débat, pas une exposition. Une journée où des chefs cuisinent, où des gens mangent, où la rencontre se fait par la table. La première édition de la Journée de la Cuisine Haïtienne se tient en 2018 à la salle de réception LDG, à Montréal. C’est petit, c’est local, mais ça marche. La salle est trop pleine. Dès l’année suivante, l’événement migre au Centre des Congrès et Banquet Renaissance pour accueillir 1 500 personnes.

La progression

En huit éditions, le rendez-vous est devenu l’un des plus grands événements gastronomiques de la diaspora haïtienne au Québec. Pour la 6e édition en mai 2024, Cajusma annonce 3 000 convives. Une trentaine de restaurateurs montréalais d’origine haïtienne y exposent leurs plats : griot, banane plantain, tassau, pikliz, riz djon djon. Des chefs invités viennent de l’extérieur. Le groupe Black Parents joue, le chanteur Dieudonné Larose se produit, des chorégraphies de danse folklorique ponctuent la soirée. La 8e édition de 2026 marque un nouveau pas : l’événement quitte Montréal pour Laval, au Château Royal, dans une stratégie explicite d’ouverture à de nouvelles communautés et à de nouveaux publics.

« On a une bonne cuisine et je me suis dit pourquoi ne pas la faire découvrir à d’autres communautés. »

Ce déplacement n’est pas anodin. Pendant sept ans, l’événement avait son public, déjà nombreux, déjà fidèle, en grande partie issu de la diaspora haïtienne du grand Montréal. Aller à Laval, c’est faire le pari d’élargir au-delà du cercle naturel. C’est cohérent avec ce qu’il dit depuis le début : la cuisine haïtienne tire sa richesse de son métissage, africain, français, américain, indien et elle gagne à être partagée, pas conservée.

La cause derrière la table

Au-delà du calendrier festif, Edner Cajusma a fait un choix qui n’allait pas de soi : assumer que sa Journée porte aussi quelque chose d’Haïti elle-même. En 2024, alors que le pays traverse une crise politique et sécuritaire profonde, il choisit comme thème de la 6e édition « Lumière pour Haïti ». Dans ses entretiens, il dit alors : « Bien que nous ne sommes pas physiquement présents, nous le sommes en pensée. Nous portons Haïti dans nos cœurs, nous partageons leur douleur et sympathisons avec eux. » L’événement n’est plus seulement un festival gourmand. Il devient un acte collectif de présence, à distance, depuis le Québec, pour un pays auquel les convives sont attachés mais qu’ils ne peuvent pas tous visiter.

C’est cette double nature, célébration et engagement, qui distingue son travail. Il ne s’est pas contenté d’organiser un grand repas annuel. Il a construit, en huit ans, un rendez-vous qui dit quelque chose à chaque édition : sur la cuisine, sur la diaspora, sur Haïti.

L’homme à la table, le 22 mai

Ce vendredi 22 mai 2026, il sera à Laval, à huit ans de distance de la salle LDG. Il aura passé l’année à coordonner les chefs, à négocier avec le Château Royal, à concevoir la programmation, à diffuser l’événement sur les réseaux sociaux du Bottin Haïtien et de la Journée. Il aura aussi, comme chaque année, accueilli les premiers convives à l’entrée : c’est ce qu’il fait depuis 2018.

Lui demander pourquoi il continue, après huit ans, est probablement la mauvaise question. La bonne, plus exacte, serait : qu’est-ce qui l’a fait commencer ? Et la réponse tient encore dans cette phrase qu’il répète : « On a une bonne cuisine. » Cinq mots qui contiennent tout : la fierté, la générosité et le geste du partage.

Lui demander pourquoi il continue, après huit ans, est probablement la mauvaise question. La bonne, plus exacte, serait : qu’est-ce qui l’a fait commencer ?

À la fin de la soirée du 22 mai, quand les 3 000 convives auront mangé, dansé, retrouvé des connaissances et goûté à des plats qu’ils n’avaient peut-être jamais essayés, Edner Cajusma sera l’un des derniers à quitter le Château Royal. Il rangera, il remerciera, il commencera mentalement la 9e édition. Lambis lui consacrera un entretien long dans un prochain numéro : il le mérite. Pour l’instant, cette édition spéciale paraît le soir où il reçoit. C’était la moindre des choses qu’on commence par lui.

Mémoire

Cuisines marronnes : ce que les hauteurs ont inventéAvant d’être une figure héroïque dans le bronze, le marron était quelqu’un qui devait manger. Manger sans être vu, sans faire de fumée, sans dépendre de la plantation. Dans les mornes haïtiens, le Cockpit Country jamaïcain, les hauteurs des Antilles françaises, ces fugitifs ont inventé une cuisine de la dérobade qui survit aujourd’hui dans les plats que toute la Caraïbe revendique.

La géographie de la fuite

Le mot vient de l’espagnol cimarrón, lui-même probablement emprunté au taïno et qui désignait à l’origine un animal domestique retourné à l’état sauvage.

Au seizième siècle, le terme glisse : il s’applique aux humains qui s’enfuient des plantations. Marrón en espagnol, marron en français, maroon en anglais, mawon en créole haïtien. Une seule racine pour désigner ceux qui, partout dans la Caraïbe, ont refusé l’esclavage en disparaissant dans les hauteurs.

Les historiens distinguent classiquement deux formes de marronnage : le petit, qui était la fuite courte de quelques jours ou semaines, parfois pour échapper à un châtiment, parfois pour rendre visite à un proche d’une autre habitation ; et le grand, qui était l’évasion définitive vers les zones que les colons ne contrôlaient pas. C’est ce grand marronnage qui a fabriqué des sociétés.

La géographie y est pour beaucoup. Trois grands écosystèmes ont permis à des communautés entières de survivre. Les milieux montagneux d’abord, la Martinique, la Guadeloupe, Haïti, la République dominicaine, la Jamaïque, Cuba, où les mornes (collines escarpées) deviennent ce qu’Édouard Glissant appellera des « hauts lieux », par opposition aux plaines sucrières du bas. Les forêts denses ensuite, celles du Suriname et de la Guyane, où les bushinengue ont fondé des sociétés autonomes qui existent encore aujourd’hui. Les marécages enfin, le Mato Grosso brésilien, certaines zones de la Floride espagnole, où la difficulté d’accès tenait lieu de muraille.

À Saint-Domingue, l’historien Jean Fouchard a montré dans Les Marrons de la liberté (1972), ouvrage fondateur, que le marronnage est un phénomène permanent du dix-huitième siècle qui prépare la révolution. Les bandes des mornes inquiètent sans répit la colonie et finissent par converger avec les insurrections de 1791. À la Jamaïque, les Leeward Maroons du Cockpit Country, dirigés par Cudjoe, et les Windward Maroons des Blue Mountains, autour de la figure de Nanny, obtiennent en 1739 un traité reconnaissant leur autonomie territoriale : premier exemple, dans la Caraïbe, d’une société marronne reconnue par traité.

Avant d’être une figure héroïque dans le bronze, le marron était quelqu’un qui devait manger.

La cuisine de la dérobade

Que mange-t-on dans les hauteurs ? Pas ce que mange la plantation. Le morne livre ce qu’on y trouve. Ce sont d’abord les racines : igname, manioc, dachine (taro), patate douce, malanga. Tubercules denses, faciles à dissimuler en terre, qui survivent aux saisons et nourrissent longtemps. Ce sont les arbres locaux : le bananier plantain, l’arbre à pain, le calebassier dont on mange la pulpe et dont on fait des récipients. Ce sont les herbes : le gros thym, le bois d’Inde, le persil sauvage, le chadon béni, le cresson de fontaine.

Pour les protéines, on chasse. Le cochon marron, c’est-à-dire le porc retourné à l’état sauvage, devient gibier de prédilection dans les montagnes jamaïcaines. On chasse le manicou (opossum), l’iguane, l’agouti, le crabe de terre. On pêche dans les rivières. On élève peu, parce que l’élevage trahit : un coq qui chante au mauvais moment peut révéler un campement à des kilomètres.

Mais surtout, on cuisine sans fumée. C’est la contrainte technique qui a peut-être laissé l’héritage le plus visible. Une colonne de fumée vue depuis la plaine, c’est un campement repéré. Les marrons jamaïcains résolvent le problème : la viande est assaisonnée d’allspice (les baies de pimento), de bird peppers, de sel, enveloppée dans des feuilles, puis cuite dans une fosse souterraine recouverte, sur des braises mourantes. Le résultat est tendre, profondément parfumé et surtout invisible. C’est le jerk.

Une colonne de fumée vue depuis la plaine, c’est un campement repéré. La cuisine devait disparaître à l’œil nu.

Trois siècles plus tard, le jerk est devenu l’une des cuisines les plus exportées de la planète. À Kingston, à Toronto, à Brixton, à Brooklyn, à Montréal, des chaînes de restaurants servent du jerk chicken et du jerk pork à des clientèles qui ignorent presque toujours d’où vient la technique. Quand ils l’apprennent, ils ne peuvent plus y goûter de la même manière : ce qu’ils mangent est, littéralement, une cuisine de fugitifs.

Ce que les hauteurs ont laissé dans nos assiettes

Le jerk est la part la plus spectaculaire de l’héritage marron, mais elle est loin d’être la seule. La cuisine créole contemporaine est traversée d’éléments qui viennent directement des hauteurs.

L’usage massif des tubercules d’abord. Si la cuisine haïtienne, antillaise, jamaïcaine accorde aux ignames, au manioc, à la patate douce une place que la cuisine européenne réserve à la pomme de terre, ce n’est pas un hasard : ces racines étaient le fond de gamelle des mornes.

Le bois d’Inde ensuite : cette feuille de Pimenta racemosa n’a jamais quitté la fricassée martiniquaise, le court-bouillon guadeloupéen, le boudin créole. Elle pousse à l’état naturel dans les hauteurs, adoptée par les marrons faute d’autre épice, et restée dans la cuisine des plaines après l’abolition.

La pratique de la cuisson lente sur feu doux, en cocotte couverte, mijotée des heures, est elle aussi marquée par cet héritage. Le fricot haïtien, la fricassée antillaise, le run dung jamaïcain, le pepper pot guyanais : toutes ces préparations supposent du temps, de la patience, des fibres dures qui finissent par céder. Une cuisine de la lenteur qui devient, par contraste avec l’accélération moderne, l’un des marqueurs les plus précieux de l’identité créole.

Le marronnage n’est pas seulement une fuite. C’est une réinvention : y compris à table.

Pour aller plus loinJean Fouchard, Les Marrons de la liberté, Éditions de l’École, 1972 (réédition Henri Deschamps, 1988).
Richard Price, Maroon Societies, Anchor Books, 1973.
Édouard Glissant, Le Discours antillais, Seuil, 1981.

Gastronomie

Le lambi : du Bahamas à Haïti, le mollusque qui rassemble la CaraïbeSous le nom de lambi en français créole, queen conch en anglais, carrucho en espagnol portoricain ou cobo en République dominicaine, c’est le même mollusque qui voyage d’une cuisine à l’autre. Plat national des Bahamas, curry en Jamaïque, fricassée aux Antilles françaises, ceviche à Porto Rico, sauce épicée en Haïti, le lambi est peut-être l’aliment qui traverse le mieux les frontières linguistiques et coloniales de la Caraïbe.

Un mollusque, plusieurs noms

Lobatus gigas : le nom scientifique change peu et c’est à peu près la seule chose qui ne change pas.

Ce grand gastéropode marin habite les eaux chaudes de la Caraïbe et du golfe du Mexique. Il pèse entre sept cents grammes et un kilo et demi, vit jusqu’à vingt-six ans, et fabrique une coquille spiralée pouvant atteindre trente centimètres de long, rosée à l’intérieur, parfois ourlée de nacre.

C’est ce coquillage que Christophe Colomb voit entre les mains des Taïnos en 1492. Sa chair ferme, légèrement sucrée, riche en protéines, en fait l’une des bases de l’alimentation insulaire bien avant l’arrivée des colons.

Le mollusque a beaucoup de noms parce qu’il a beaucoup de tables. Aux Antilles françaises et à Haïti, on dit lambi. Les anglophones disent conch (KONK). Les hispanophones de la République dominicaine et de Cuba disent cobo. Ceux de Porto Rico disent carrucho. Le néerlandophone du Suriname dit karkó. Une seule chair, autant de manières de la nommer que de cuisines pour la préparer.

Le mollusque a beaucoup de noms parce qu’il a beaucoup de tables.

Tour des Caraïbes par le lambi

Aux Bahamas, le conch est plat national. Pas un plat national parmi d’autres, le plat national. On le mange en conch salad, cru, mariné dans le jus de citron vert et d’orange, mêlé d’oignons doux, de tomates, de piments. On le mange en cracked conch, les tranches battues au maillet, panées et frites. En conch frittersconch chowderconch burgers. La pression sur les stocks y est telle que les exportations sont réglementées et la pêche n’est autorisée que pour les coquillages dont la lèvre extérieure s’est bien évasée : signe biologique de la maturité sexuelle.

En Jamaïque, le mollusque se mange en stews et curries très épicés, longuement mijotés avec piment Scotch bonnet, ail, gingembre, pimento.

À la Martinique et en Guadeloupe, c’est la fricassée qui domine, mijotée pendant une heure et demie à deux heures et demie en cocotte, avec oignon, ail, cives, persil, thym, piment, et surtout cette feuille de bois d’Inde qui parfume la sauce d’un fond presque résineux. La conque elle-même devient instrument de musique aux orchestres de Carnaval, marqueur funéraire dans les cimetières ; au cimetière de Port-Louis en Guadeloupe par exemple, les tombes des pêcheurs sont traditionnellement bordées de coquillages. Et entre 2019 et 2021, elle devient l’élément central du drapeau officiel de la Martinique.

En Haïti, le lambi se prépare en sauce, longuement mijoté avec l’epis, ce mélange aromatique fait d’oignons, d’ail, de poivrons, de cives, de persil, de thym et de piment. À Porto Rico, c’est l’ensalada de carrucho, une salade de chair crue marinée dans le jus de citron vert, l’huile d’olive, l’ail. En République dominicaine, on prépare le cobo en sauce à la noix de coco.

Le même mollusque, des deux côtés des Caraïbes. Une chair, mille manières de la servir. Et un nom qui résonne comme un appel.

Manger le lambi, aujourd’hui

Depuis 1994, le strombe géant figure à l’Annexe II de la Convention sur le commerce international des espèces sauvages menacées (CITES). Son commerce international est strictement réglementé. La pression sur les stocks reste forte, la pêche illégale persiste, mais le cadre est posé.

Manger du lambi en 2026, ce n’est plus seulement choisir un plat. C’est s’inscrire dans une histoire, celle d’un mollusque qui a nourri des peuples avant qu’aucun État européen n’ait posé un drapeau dans la région, qui a survécu à la colonisation, à l’esclavage, à l’industrialisation de la pêche et qui demande aujourd’hui qu’on apprenne à le manger autrement : moins, mieux, en saison, en sachant d’où il vient. Le lambi ne se livre pas. Il faut aller le chercher.

Sur le drapeau, dans l’orchestre, sur les tombes

Avant d’être un plat, la conque a longtemps été un signal. Percée à son sommet, elle se transforme en trompe naturelle au son grave, qui porte sur des kilomètres. Les Taïnos l’utilisaient pour rassembler. Les esclaves marrons s’en servaient pour appeler à la fuite ou à la révolte : ce que la statue du Marron Inconnu, à Port-au-Prince, immortalise dans le bronze. Aujourd’hui, la conque rythme encore les orchestres de Carnaval dans toute la Caraïbe. Elle figure sur les armoiries de Turks-et-Caicos. Et dans plusieurs cimetières afro-caribéens, on continue de border les tombes des pêcheurs avec les coquilles vidées de leurs lambis. Le mollusque nourrit les vivants. Sa coquille accompagne les morts.

Photo : Lisa / Quickest Recipes – quickestrecipes.com

Révélations

DRAPEAUX
DISPERSÉSHaïti · Curaçao · Maroc · Sénégal · Ghana · Algérie · Égypte · Cap-Vert

Les drapeaux dispersésCe que la Coupe du monde 2026 dira des mondes afro-caribéens

Lambis · mai 2026

Frantz Voltaire conduit un taxi sur le boulevard Saint-Laurent depuis onze ans. Il est haïtien, arrivé à Montréal en 2013, et il n’a pas dormi la nuit du 18 novembre 2025. Ce soir-là, les Grenadiers, l’équipe nationale d’Haïti, se qualifiaient pour la Coupe du monde depuis Willemstad, à Curaçao, parce qu’ils ne peuvent plus jouer chez eux. Quand le résultat est tombé, Frantz a arrêté sa voiture, est sorti dans la rue et a crié. « Je ne savais même pas que j’avais autant envie de pleurer. » Il ne verra pas les matchs en juin dans les stades : pas de visa. Mais il les regardera depuis Montréal. Ce Mondial vient à lui.

Avant d’être un tableau de groupes, c’est une géographie. Avant d’être un tournoi, c’est une circulation.

Acte I : La dispersion

Il y a une carte que la FIFA ne publiera pas.

Pas celle des groupes ni celle des stades, une carte plus ancienne, tracée par des siècles de traite, de colonisation, de famines et par des décennies de migration. C’est une carte de départs qui ne se terminent jamais tout à fait par des retours.

Haïti ne peut plus accueillir ses propres matchs depuis 2024 : les gangs contrôlent une large partie de Port-au-Prince, aucun stade ne répond aux normes FIFA. À Rotterdam, des dizaines de milliers de Curaçaois vivent dans des quartiers populaires, enfants ou petits-enfants de ceux qui ont traversé l’Atlantique après la décolonisation. À Boston et New Bedford, la communauté cap-verdienne est arrivée dès le XIXe siècle sur les bateaux baleiniers. À Paris et Marseille, des enfants de l’immigration algérienne ont gardé le maillot de leurs parents plutôt que le bleu.

Huit nations du monde afro-caribéen seront présentes : Haïti et Curaçao pour les Caraïbes ; le Maroc, le Sénégal, le Ghana, l’Algérie, l’Égypte et le Cap-Vert pour l’Afrique. Trois d’entre elles, notamment Haïti, Curaçao, le Cap-Vert, y seront pour la première ou la deuxième fois de leur histoire. En juin, leurs supporters regarderont les matchs depuis les stades de Boston, Atlanta, Houston, Miami, Toronto. Ce Mondial vient à eux.

Acte II : Les qualifications impossibles

Photo : Jean-Ricner Bellegarde / @bellegardejr (Instagram) · 19 nov. 2025

La nuit du 18 novembre 2025, à Willemstad, deux histoires se dénouent en même temps. Les Grenadiers d’Haïti battent le Nicaragua 2-0, puis s’immobilisent, téléphones levés. Quand le gardien remplaçant Alexandre Pierre lance « C’est fini ! », quelque chose retenu depuis longtemps s’échappe. Dans certains quartiers contrôlés par les gangs à Port-au-Prince, les gens ne regardaient même pas le match : ils attendaient les messages sur WhatsApp. Le football venait de faire ce que les institutions ne faisaient plus : rassembler.

À quelques kilomètres, la Blue Wave de Curaçao arrache le nul contre la Jamaïque et se qualifie pour la première fois de son histoire. Deux îles caribéennes, une même nuit, un même tremblement.

Haïti n’avait plus joué en Coupe du monde depuis 1974, sous Duvalier, dans un pays où le football servait aussi d’outil de propagande. Emmanuel Sanon avait tout de même marqué ce jour-là contre Dino Zoff, premier but encaissé par la Squadra Azzurra depuis 1972. Puis cinquante-deux ans d’absence, deux dictatures, plusieurs séismes, l’effondrement de l’État. Pour reconstruire les Grenadiers, Sébastien Migné a convaincu des binationaux dispersés sur trois continents de jouer pour un pays qu’ils ne peuvent pas toujours visiter.

Un territoire qui n’existe que le temps d’un match, et qui dit au monde pendant 90 minutes que la dispersion peut devenir cohésion.

Curaçao a appliqué la même logique : courtiser des joueurs formés dans les académies néerlandaises, nés à Rotterdam d’ascendance curacaoise, pour les convaincre de défendre un drapeau caribéen. Ce modèle est aussi celui du Cap-Vert, archipel dont la diaspora est plus nombreuse que la population nationale, qualifié pour sa première Coupe du monde en terminant devant le Cameroun dans les éliminatoires africaines.

Le football est devenu, pour ces nations, une économie migratoire à rebours : on forme les joueurs en Europe, on les rapatrie sous le maillot national. Mais cette logique reproduit la même économie extractive que l’histoire a imposée à ces continents. Les corps partent jeunes. Ils reviennent adultes et qualifiés, quand ils reviennent.

Acte III : La réunion

Maroc – Haïti à Atlanta : le match qu’il faut regarder

Ce Mondial se joue aux États-Unis, au Mexique et au Canada : des sociétés construites sur des strates de migration. Pour les peuples afro-caribéens dispersés depuis deux siècles, ce continent n’est pas une destination neutre. C’est souvent la destination. Sauf pour certains : les ressortissants haïtiens font partie des nationalités soumises à des restrictions de visa renforcées depuis 2025. Pour eux, le Mondial ne viendra pas. Même organisé à trois heures d’avion. C’est une frontière de plus dans une longue série de frontières.

Le Groupe C réunit le Brésil, le Maroc, Haïti et l’Écosse, probablement la poule la plus symboliquement chargée du tournoi : deux nations du monde afro-caribéen dans la même phase de groupes, pour la première fois de l’histoire d’un Mondial. Les Grenadiers joueront à Boston pour les deux premiers matchs, puis à Atlanta le 25 juin face au Maroc.

Maroc – Haïti, le 25 juin au Mercedes-Benz Stadium d’Atlanta, mélangera dans les tribunes des familles marocaines de la diaspora européenne et des Haïtiens de Montréal et de Miami. Les journalistes sportifs parleront d’un match de groupe secondaire. Lambis pense que ce sera l’un des matchs les plus importants du tournoi.

Acte IV : Ce que ce Mondial dit du XXIe siècle

Pour Haïti, pour Curaçao, pour le Cap-Vert, la Coupe du monde n’est pas d’abord une compétition. C’est une convocation : la seule occasion, peut-être, où le pays entier, celui des frontières et celui de la diaspora, se retrouve dans le même espace émotionnel en même temps.

Mais il faut nommer ce que ce Mondial ne résoudra pas. Haïti rentrera dans ses hôtels après chaque match, dans un pays où les gangs tiennent des quartiers entiers de la capitale. Le Cap-Vert repartira vers un archipel au développement fragile. Les académies africaines continueront de vendre leurs meilleurs espoirs à des clubs européens qui n’investissent pas en retour. La Coupe du monde ne change pas ces structures. Elle les illumine, le temps d’un été, et les laisse intactes.

Le football est parfois le seul espace où une nation fragmentée semble exister. Ce n’est pas sa gloire. C’est son symptôme et son miracle.

Photo : Haïti-Tempo / haititempo.com

Paul Gilroy l’a écrit dans L’Atlantique noir : les cultures noires de la diaspora se comprennent non pas à partir de leurs origines fixes, mais de leurs mouvements, de leurs routes, de leurs échanges. Ce sont des cultures de la traversée, pas de l’enracinement.

La Coupe du monde 2026 sera, pour quelques semaines, une géographie de ces traversées. Haïti jouera depuis un exil qu’elle ne choisit pas. Curaçao jouera depuis une île qui s’est inventée à partir de sa diaspora. Le Cap-Vert jouera depuis un archipel dont le nom, Cabo Verde, le cap vert, dit quelque chose sur la manière dont on peut nommer ce qu’on voit depuis la mer avant d’y débarquer.

Et dans les stades de Boston, d’Atlanta, de Houston, de Miami, de Toronto, des gens tiendront des drapeaux dispersés. Des mains qui ne sont pas au même endroit, mais qui regardent dans la même direction.

Frantz Voltaire reprendra son taxi le 25 juin au soir, après avoir regardé Haïti affronter le Maroc à Atlanta depuis son salon du Plateau-Mont-Royal. Il n’aura pas pu traverser la frontière. Mais pendant 90 minutes, il sera là-bas. Et quelque part dans les gradins d’Atlanta, des gens tiendront un drapeau haïtien qu’ils ont peut-être acheté la semaine précédente dans une boutique du boulevard René-Lévesque.

Un territoire qui n’existe que le temps d’un match, et qui dit au monde pendant 90 minutes que la dispersion peut devenir cohésion.

Pour aller plus loinPaul Gilroy, L’Atlantique noir, Kargo, 2003.
Jean Fouchard, Les Marrons de la liberté, Éditions de l’École, 1972.
Pierre Lanfranchi et Matthew Taylor, Moving with the Ball, Berg Publishers, 2001.
FIFA, Calendrier officiel Coupe du monde 2026, décembre 2025.

Édition spéciale

LAMBIS

Plateforme culturelle pour la célébration, la découverte, la mémoire et la diffusion des héritages afro-caribéens.

La table comme mémoire

Édition spéciale à l’occasion de la 8e Journée de la Cuisine Haïtienne au Québec, mise en ligne le 22 mai 2026
Une plateforme culturelle portée par

LE MARRON BEER

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