Édition spéciale

LAMBIS

La table comme mémoireComment la cuisine afro-caribéenne porte les héritages, les résistances et les retrouvailles.

22 mai 2026Une plateforme culturelle portée par Le Marron Beer

Portrait

Edner Cajusma : huit ans à servir Haïti

Il a fondé une journée, une seule, le troisième vendredi de mai. Et il l’a portée pendant huit éditions, d’une salle de quartier à Montréal jusqu’au Château Royal de Laval, pour faire goûter la cuisine haïtienne à des gens qui ne la connaissaient pas. Ce 22 mai, Edner Cajusma reçoit ses 3 000 convives à la 8e Journée de la Cuisine Haïtienne. Lambis paraît ce soir-là : et la première personne qu’il fallait raconter, c’est lui.

8e Journée de la Cuisine Haïtienne au Québec, Château Royal de Laval, 22 mai 2026

Une intuition simple

L’histoire commence par une phrase, presque banale, qu’il a prononcée plusieurs fois en huit ans :

« On a une bonne cuisine et je me suis dit pourquoi ne pas la faire découvrir à d’autres communautés. » C’est tout. Pas de manifeste, pas de plan stratégique de douze pages. Une intuition qu’il a eue alors qu’il pilotait déjà le Bottin Haïtien, l’application qu’il a fondée vers 2016 pour répertorier les entreprises haïtiennes du Québec. Travaillant chaque jour avec des restaurateurs, il les voyait peiner à atteindre une clientèle au-delà de la communauté. Il voyait aussi, en miroir, des Québécois curieux qui ne savaient simplement pas par où commencer.

L’idée s’est imposée d’elle-même : créer un événement où l’on goûte. Pas un colloque, pas un débat, pas une exposition. Une journée où des chefs cuisinent, où des gens mangent, où la rencontre se fait par la table. La première édition de la Journée de la Cuisine Haïtienne se tient en 2018 à la salle de réception LDG, à Montréal. C’est petit, c’est local, mais ça marche. La salle est trop pleine. Dès l’année suivante, l’événement migre au Centre des Congrès et Banquet Renaissance pour accueillir 1 500 personnes.

La progression

En huit éditions, le rendez-vous est devenu l’un des plus grands événements gastronomiques de la diaspora haïtienne au Québec. Pour la 6e édition en mai 2024, Cajusma annonce 3 000 convives. Une trentaine de restaurateurs montréalais d’origine haïtienne y exposent leurs plats : griot, banane plantain, tassau, pikliz, riz djon djon. Des chefs invités viennent de l’extérieur. Le groupe Black Parents joue, le chanteur Dieudonné Larose se produit, des chorégraphies de danse folklorique ponctuent la soirée. La 8e édition de 2026 marque un nouveau pas : l’événement quitte Montréal pour Laval, au Château Royal, dans une stratégie explicite d’ouverture à de nouvelles communautés et à de nouveaux publics.

« On a une bonne cuisine et je me suis dit pourquoi ne pas la faire découvrir à d’autres communautés. »

Ce déplacement n’est pas anodin. Pendant sept ans, l’événement avait son public, déjà nombreux, déjà fidèle, en grande partie issu de la diaspora haïtienne du grand Montréal. Aller à Laval, c’est faire le pari d’élargir au-delà du cercle naturel. C’est cohérent avec ce qu’il dit depuis le début : la cuisine haïtienne tire sa richesse de son métissage, africain, français, américain, indien et elle gagne à être partagée, pas conservée.

La cause derrière la table

Au-delà du calendrier festif, Edner Cajusma a fait un choix qui n’allait pas de soi : assumer que sa Journée porte aussi quelque chose d’Haïti elle-même. En 2024, alors que le pays traverse une crise politique et sécuritaire profonde, il choisit comme thème de la 6e édition « Lumière pour Haïti ». Dans ses entretiens, il dit alors : « Bien que nous ne sommes pas physiquement présents, nous le sommes en pensée. Nous portons Haïti dans nos cœurs, nous partageons leur douleur et sympathisons avec eux. » L’événement n’est plus seulement un festival gourmand. Il devient un acte collectif de présence, à distance, depuis le Québec, pour un pays auquel les convives sont attachés mais qu’ils ne peuvent pas tous visiter.

C’est cette double nature, célébration et engagement, qui distingue son travail. Il ne s’est pas contenté d’organiser un grand repas annuel. Il a construit, en huit ans, un rendez-vous qui dit quelque chose à chaque édition : sur la cuisine, sur la diaspora, sur Haïti.

L’homme à la table, le 22 mai

Ce vendredi 22 mai 2026, il sera à Laval, à huit ans de distance de la salle LDG. Il aura passé l’année à coordonner les chefs, à négocier avec le Château Royal, à concevoir la programmation, à diffuser l’événement sur les réseaux sociaux du Bottin Haïtien et de la Journée. Il aura aussi, comme chaque année, accueilli les premiers convives à l’entrée : c’est ce qu’il fait depuis 2018.

Lui demander pourquoi il continue, après huit ans, est probablement la mauvaise question. La bonne, plus exacte, serait : qu’est-ce qui l’a fait commencer ? Et la réponse tient encore dans cette phrase qu’il répète : « On a une bonne cuisine. » Cinq mots qui contiennent tout : la fierté, la générosité et le geste du partage.

Lui demander pourquoi il continue, après huit ans, est probablement la mauvaise question. La bonne, plus exacte, serait : qu’est-ce qui l’a fait commencer ?

À la fin de la soirée du 22 mai, quand les 3 000 convives auront mangé, dansé, retrouvé des connaissances et goûté à des plats qu’ils n’avaient peut-être jamais essayés, Edner Cajusma sera l’un des derniers à quitter le Château Royal. Il rangera, il remerciera, il commencera mentalement la 9e édition. Lambis lui consacrera un entretien long dans un prochain numéro : il le mérite. Pour l’instant, cette édition spéciale paraît le soir où il reçoit. C’était la moindre des choses qu’on commence par lui.

Édition spéciale

LAMBIS

Plateforme culturelle pour la célébration, la découverte, la mémoire et la diffusion des héritages afro-caribéens.

La table comme mémoire

Édition spéciale à l’occasion de la 8e Journée de la Cuisine Haïtienne au Québec, mise en ligne le 22 mai 2026
Une plateforme culturelle portée par

LE MARRON BEER

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